Exposition
Performance
Vidéo
Salle C
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Salle C (2007) est une exposition-performance d’Olivia Boudreau qui eut lieu à la galerie Leonard and Bina Ellen de l’Université Concordia. Elle fut présentée lors de l’exposition intitulée Start du commissaire et artiste Christof Migone. Peter Courtemanche, Cal Crawford, Stephen Ellwood, Marla Hlady, Adrian Piper et Liv Strand étaient aussi participantes·s-artistes lors de cette exposition.

La performance de Boudreau, modelée par la durée de l’exposition (du 5 mai au 9 juin) et par l’horaire de la galerie, s’étendait sur cent cinquante heures. Celle-ci consistait en un écran géant disposé à l’entrée de la salle, en une caméra braquée sur le bas du dos et les fesses de l’artiste (assise sur un banc), dont l’image était projetée sur l’écran, et d’un meuble contenant cent cinquante cassettes «miniDV». La performeuse, c’est-à-dire Boudreau, s’était donné pour objectif de rester immobile et de ne pas entrer en relation avec les spectatrices·eurs. Toutefois, une fois par heure, elle sortait de sa presque immobilité pour changer la cassette de la caméra afin d’en insérer une vierge. Grâce à cela les cent cinquante heures de la performance furent enregistrées.

Il est à spécifier que le public se heurtait à l’écran géant (donc à l’image qu’elle diffusait) lors de son entrée dans la salle et, qu’une fois l’écran contourné, il se butait à l’artiste (positionnée au centre de la pièce) ainsi qu’au champ de capture de la caméra. De plus, puisque la salle d’exposition donnait son nom à la performance, il faut considérer celle-ci comme partie prenante de l’œuvre. Par extension, dès que le spectateur entrait dans la salle, il devenait une part active du système de la performance. Dans cet ordre d’idée, il n’est pas banal que la caméra n’enregistrât pas uniquement l’image, mais bien aussi le son (c’est-à-dire les voix des spectatrices·eurs, lorsque celles-ci finissaient par s’élever).

Relation au projet: 

À l’instar de nombre d’œuvres de Boudreau – Douches (2006), L’étuve (2011), Standing Bodies, Lying Bodies (2014), etc. –, Salle C interroge, entre autres, la notion de durée; notion centrale du médium filmique (médium principal de l’artiste). Cela s’observe minimalement par la période sur laquelle s’étend la performance (cent cinquante heures), sinon par la présence de l’artiste tout au long de la représentation, ou encore par le recours à l’enregistrement vidéo. Cependant, la mise à l’épreuve de cette notion se dévoile surtout dans des caractéristiques plus fines de la performance, nommément l’expérience de la durée qui se manifeste de deux manières: dans les corps (entre autres de la performeuse) et dans l’horizon d’attente des spectatrices·eurs.

En effet, le corps semble être l’un des outils principaux du dispositif établi par Boudreau dans Salle C. Cela s’observe par le positionnement du corps de la performeuse dans l’espace, c’est-à-dire en son centre, mais aussi par l’utilisation de l’éclairage puisque la source principale de lumière est braquée directement sur l’artiste. S’ajoutent à cela la caméra qui ne capte rien d’autre que du corporel et l’écran géant qui ne projette que ce corps. Ceci reste vrai même lorsque les autres corps, ceux des spectatrices·eurs, s’immiscent entre la caméra et Boudreau. 

La présence sensible de la durée se laisse premièrement percevoir grâce aux subtils mouvements de Boudreau, mouvements servant à briser l’inconfort de l’immobilité que s’impose l’artiste. Ces mouvements sont, certes, captés par le public, mais surtout ils sont perçus par la caméra qui les diffuse sur l’écran. La quasi-fixité de l’image est ainsi cassée et rappelle la temporalité dans laquelle elle évolue.

Ce retour à la perception de la durée, le public en fait aussi l’expérience. Pas seulement par les mouvements de Boudreau ou de son image, mais bien par le paradoxe que génère l’espace de la performance. C’est-à-dire que Salle C ne réserve pas d’espace, pour les spectatrices·eurs, à l’extérieur d’elle-même. Bien au contraire, la place tout indiquée du public est en elle. Or, rien ne l’indique. En effet, aucun discours n’accompagne la performance ce qui invite (il serait peut-être plus précis d’utiliser le verbe «force») la·e spectatrice·eur à se questionner et plus précisément à se positionner. C’est dans cette incertitude, dans ce temps incertain, que surgit l’expérience de la durée pour le public.

L’incertitude en question, à l’instar de ce qui a été avancé plus tôt, provient de l’horizon d’attente du public, horizon qu’interroge Boudreau grâce à cette œuvre. En effet, il serait possible de se questionner sur ce qui, au final, est performé dans Salle C: l’immobilité, la cyclicité, l’incommunicabilité? À vrai dire, la performance (de Boudreau ou de son dispositif) ne tient à presque rien et c’est justement cette pauvreté, ou cette absence, qui propulse la·e spectatrice·eur dans la durée. Puis, lorsque l’attente et l’incompréhension deviennent insoutenables la·e spectatrice·eur, d’une manière ou d’une autre, doit «performer» une action s’il veut briser l’impasse. C’est en ce sens que le public fait partie prenante du dispositif subtil de l’œuvre.

En ce sens, l’exhaustivité que recèle Salle C passe, non seulement par l’épuisement du temps (par la durée), mais aussi par l’épuisement du corps (des corps), de l’image et du dispositif.

En ce qui concerne ce dernier, et en guise de précision, il serait possible de ne voir la tentative d’épuisement qu’il génère que dans la période d’attente qui précède son activation (par l’introduction d’un corps supplémentaire dans la pièce), toutefois le réel épuisement survient surtout par son enclenchement. Plus précisément, au cours des cent cinquante heures sur lesquelles se déroulaient la performance, ce dispositif dut se répéter (dans toutes ses variations), minimalement, une fois par heure. Ainsi, il ne semble pas fautif de prétendre à une exhaustivité de ses possibilités; considérant sa simplicité relative.